Confinement : à la vie… à la vie

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Trois jours. Déjà trois jours. Ça parait long, quand on se dit que je les ai entièrement passée chez moi. Mais d’autres doivent avoir plus de mal. J’ai de la chance, au fond : je suis seul. Avant, je fuyais la solitude. Toujours une bonne occasion de faire la fête, de voir des copains, de boire de l’alcool, de fumer. C’est marrant, parce que des décisions, j’en ai prises depuis septembre, j’ai choisi de me prendre en mains : plus de clopes, de drogues, d’addiction tout court. Juste quelques bières ou verres de vin de temps à autre. J’ai commencé le sport, la méditation, l’introspection en général. Je suis revenu sur mon passé, j’ai été en colère, triste, j’ai pleuré, rigolé, j’ai même eu un maître spirituel. Puis, j’ai mis en place des actions concrètes : plus de dépenses d’argent inutiles, j’ai entamé le remboursement de mes dettes, commencé l’aïkido, repris les cours de coréen, pris des cours de chant. J’en ai fait des choses. Oui, j’en ai fait. Et tout allait de mieux en mieux, mais cette satané maladie est apparue. D’abord au loin, puis peu à peu, elle s’est immiscée dans mon quotidien.

Coronavirus, t’es une sacrée merde : tu t’es mis dans la tête de faire peur à tout le monde, de faire du mal autour de toi, partout dans le monde. Mais je vais t’avouer quelque chose, petit con : nous ne nous laisserons pas faire. Nous, les êtres humains, les êtres vivants, allons en sortir grandis, plus forts et plus soudés que jamais. On a de la chance, au fond. Certes, tu peux rire, t’amuser de nous voir si fragiles, chétifs, recroquevillés dans nos appartements ; t’as le sentiment d’être fort, mais c’est juste une impression.

Lâcher prise, c’est ce que j’ai appris et ce que je continue d’apprendre à faire au travers de la méditation. Qu’est-ce que ça veut dire, concrètement ? Rien et tout à la fois ! Être dans l’instant présent sans se préoccuper du passé, qui est déjà parti, ni du futur, qui n’existe pas encore. Bien évidemment, ça ne veut pas dire ne rien mettre en place pour l’avenir, mais c’est déjà accepter le présent, aussi dur soit-il, tout en posant des intentions sur ce que je souhaite voir naître plus tard. Comment peut-on vouloir être heureux si nous ne le sommes pas déjà ici et maintenant ? Nous avons tous la capacité sentir le bonheur autour de nous. Il suffit de remarquer les miracles. Car la vie même est un miracle, sans arrière pensée religieuse ou sectaire. La vie est merveilleuse.

J’ai compris que jusqu’à il y a peu, je ne vivais pas, je survivais. Et la nuance, qui peut sembler infime, ne l’est pas tant. J’avais peur de mourir à chaque instant, sans pour autant profiter du temps qui m’était accordé. Mais je meurs déjà pour renaître à chaque instant. Sache, coronavirus, que nous n’allons pas te laisser perdurer, mais cela ne veut pas pour autant dire que tu doives envahir le moindre espace de notre cerveau, de notre esprit, de notre âme et de notre corps.

Le confinement a tout de même quelque chose de positif : il est la fin de l’hiver de notre civilisation. C’est difficile de constater cela, aujourd’hui, mais c’est l’occasion pour nous de nous lancer de nouveaux défis, de nous recentrer, de nous fixer de nouveaux objectifs d’avenir. En somme, nous avons l’opportunité de nous redéfinir en tant qu’être humain : quelle trace souhaitons-nous laisser sur cette planète ? Sommes-nous obligé d’imaginer un scénario catastrophe avec la fin de l’espèce humaine ? Je ne le crois pas. Alors j’en profite pour occuper mes journées au mieux : je médite, cours un peu, en m’éloignant des gens que je croise dans la rue, je redéfinis la décoration de mon appartement, lis, écris beaucoup. C’est merveilleux, car dans mon immeuble, des discussions se font entre les fenêtres. J’en profite pour reconsidérer ma façon d’être en société.

Finalement, c’est bien d’être seul. Je n’ai pas le loisir de me disputer avec ma famille ou mes amis. Il y a le petit chat avec moi, qui me rappelle tous les jours aux exigences de la vie. Mes plantes aussi. J’ai commencé un ‘carnet de gratitude’ : tous les jours, je note les raisons pour lesquelles je suis heureux. Elles peuvent être dues à des événements en particulier, à des personnes avec lesquelles j’ai pu parler, à moi-même, etc. Cela m’aide à conserver un état d’esprit positif.

Et du positif, j’en ai bien besoin : il paraît que ça aide à lutter contre les maladies. Je ne prétends pas posséder de remède miracle contre le virus, mais je pense qu’il est encore plus essentiel que d’habitude d’adopter une bonne hygiène de vie. Tout d’abord, pas de stress : j’éteins la télévision. Pour m’informer, j’ai déjà les notifications qui tombent sur mon téléphone régulièrement. Le stress est négatif, il n’aide pas à rester sain de corps et d’esprit, alors j’essaye d’en éliminer toutes les potentielles sources.

Ensuite, je me structure un minimum : j’essaye de méditer, et de faire des exercices de sophrologie et d’étirement, dans la cour de mon appartement tous les matins et tous les soirs. Je vais courir, comme il est possible de le faire, une fois par jour. Tout cela m’aide à développer un bon système immunitaire. Par ailleurs, je me détends aussi : bains moussants, bains de soleil, bonne alimentation, décoration de mon appartement, j’essaye d’être au mieux créatif pour améliorer ma situation. Je passe beaucoup de temps à lire, à écrire et à penser.

T’as cru quoi, corona ? Tu pensais qu’avec toi ce serait terminé, fini ? Définitivement. Mais ce que t’as pas compris, c’est que le confinement, c’est à la vie… à la vie ! Nous en sortirons plus vivants que jamais, et ça, tu peux rien n’y faire.

Insomnie

Où suis-je ? Il y a encore cinq minutes, j’étais chez mes parents avec mon mari. On recherchait un appartement. Séoul est grande et chère, pensais-je ; et voilà que je me retrouve dans le noir, sans aucun repère. C’est bon, je me souviens : je me suis endormie à minuit, après avoir finalisée les derniers papiers concernant notre lune de miel. Kim Sang Il est à mes côtés, dans mes bras. C’est la première fois que nous nous endormons dans le même lit, chez mes parents. Auparavant, nous faisions l’amour dans des hôtels, comme tous les sud-coréens pas encore mariés. Je déteste quand je ne me souviens de rien au réveil. Les quelques secondes qui me rapprochent du retour à la réalité sont infiniment longues. Je regarde mon portable : une heure. J’essaye de me rendormir. Impossible. Alors je sors de mon lit, mets mes chaussons, et me dirige dans le salon. J’allume la télévision. La chaîne d’informations en continues titre : Kim Jong Un a encore frappé.

Avant l’élection de Donald Trump aux États-Unis, tout allait pour le mieux. La présidente était destituée et le directeur de Samsung, mis en examen. On sortait dans les rues, appelant le gouvernement à plus de transparence, à la fin de la corruption. Maintenant, l’affaire Kim Jong Un, prend une ampleur phénoménale. Samedi sera le jour du cent-cinquième anniversaire de la naissance de Kim Il Sung, et le jeune dictateur souhaite procéder à un nouvel essai nucléaire, le sixième. Le président américain ne l’entend pas de cette oreille : il menace de frapper le régime nord-coréen. Même la Chine se désolidarise de son allié de toujours. Et nous, pauvres petits civils, nous risquons de disparaître de la surface du globe. Séoul risque de s’éteindre à jamais, bombardée par un mégalomane.

J’ai toujours pensé les menaces nord-coréennes comme de simples paroles en l’air. Et, c’était le cas jusqu’à présent. Mais aujourd’hui, Kim Jong Un risque de rayer la capitale sud-coréenne de la carte. Je retourne me coucher. Mon homme ronfle, dans le lit, comme si de rien n’était. Il a l’air heureux, comme ça. Même si il ne l’a jamais vraiment été. La vie, dans mon pays, n’est pas toute rose. On travaille et on boit, toujours. On juge facilement les gens qui vivent autrement. Les outsiders ne sont pas bien vus dans cet univers où tout le monde doit se ressembler. Il est temps de dormir.

Trois heures et je n’ai toujours pas fermé l’œil. La pression est si grande. Peut-être qu’il serait plus simple de mourir. Quelle sera ma vie ? Deux enfants, un mari qui me trompera pour satisfaire ses supérieurs ? Et moi, je resterai à la maison faire à manger, la lessives : les tâches ménagères. Seulement les tâches ménagères.

Kim Young Sun s’est enfin endormie. Mais elle ne se réveillera pas. Elle ne saura jamais qu’elle est morte un jour où le monde s’enflammait. Elle ne saura jamais qu’une bombe atomique aura frappée la capitale sud-coréenne. Mais elle s’en sera doutée. Au moins, elle ne connaîtra pas la suite, et c’est peut-être pour le mieux.

Conte à rebours

« -J’ai froid ! » Maman s’approche, enroule ses bras autour de mon corps et siffle ce refrain entendu tant de fois durant mon enfance. Tic tac, tic tac. Ses bras sont glacés ; la musique, figée. Sensation étrange que de revivre cette histoire, tel un conte pour enfants qui n’aurait de cesse de se répéter. Ma mère joue de sa bouche, les sons s’envolent jusque dans mes tympans. Elle rayonne, illusionnant mes sens, mais la performance reste emprisonnée dans ce présent inerte. Je n’entends pas l’écho des vibrations, j’entends le son. Seulement le son. Personne d’autre ne peut le percevoir. Je me le suis approprié. Et c’est quand le sifflement cessera que je n’existerai plus dans cet univers, et que le temps aura repris son cours. Alors, je tente de comprendre, en attendant que la vie ne me revienne. Tic tac, tic tac.

« -J’ai froid ! » Le chaos n’est qu’un temps mort, un espace où plus rien ne s’écoule. C’est dans ce monde infini où règne l’interdit que se définit l’innommable. Les bras de maman se resserrent. J’ai le sentiment de brûler vif. Elle m’enveloppe si fort de cette chair immortelle que mon corps en bleuit. Je ne peux pas continuer. Je ne peux plus. Tic tac, tic tac.

« -J’ai froid, maman !

-Arrête un peu, mets ta veste me répond-t-elle, exaspérée. »

Aujourd’hui, le vent souffle fort. Mon regard sur ma mère se veut insistant. Je suis encore un enfant, après tout. Alors elle s’approche, vaincue, et m’enlace. J’aime savoir qu’elle sera là pour moi, quoiqu’il advienne. J’aime me sentir aimé. Si bien, si heureux dans ses bras. Puis, elle me siffle mon refrain, celui avec lequel elle m’a fait naître.

La mort se veut imprévisible. Nous traversons la rue. Une voiture nous renverse. Plus tard, à l’hôpital, j’apprends que je suis l’unique survivant de l’accident. Le conducteur de la voiture, aussi, y a laissé sa vie.

Ne pas accepter. Courir, plus vite. Toujours plus vite. Jusqu’à en perdre les repères. Je compte à rebours. Je compte, compte, conte. C’est l’histoire d’un enfant qui perdra sa mère. Il ne s’en remettra pas. Culpabilité du survivant : si seulement il n’avait pas prononcé ces mots. Tic tac, tic tac.

La musique est étourdissante. Le froid volcanique de ses bras. Je meurs. Il faut admettre, admettre qu’elle ne sera plus jamais là. Cette sensation. Un long cauchemar. Non ! Je ne me réveillerai pas. Tout n’est pas si simple. Alors, comment ? Comment grandir en sachant la vérité ? Simple et dure à la fois. Maman est morte et mon amour pour elle risque de m’emporter à jamais. Je me retourne, les larmes aux yeux, et rejoins la porte de sortie. A jamais. Je ne viendrai pas à son enterrement.

Un enfant sort de la morgue en courant. Il aura essayé, se dit-il. Tout n’est qu’une question de temps. La mort l’emportera, un jour. En attendant, il doit vivre. Il rompt avec son passé. Il ne sera plus l’enfant de sa mère. Il ne sera plus ce petit être chétif passionné de contes. Il sera. C’est tout.

Nuances

Le long manteau de l’hiver s’étalait avec douceur sur l’horizon. Face aux immeubles se dressaient des arbres que j’imaginais vêtus d’une longue blouse blanche, statufiés à jamais après avoir croisés le regard d’une Méduse sibérienne. La déliquescence de l’été avait emportée avec elle toute forme d’obscurité, faisant ainsi fondre les mots gravés jusqu’à présent sur le papier chaud des civilisations. Fantasmatiques souvenirs d’une existence désormais figée, les flocons de neige s’écoulaient depuis le ciel telles les larmes glacées d’une nature meurtrie. La vie n’était plus. Le mouvement non plus. En détournant ma vision de la fenêtre, je m’aperçus que ma psychanalyste avait immobilisée ses yeux brillants sur mon visage, attendant que je me décide à rompre le silence que j’avais délibérément forgé.

« -Le noir a définitivement disparu. Le noir… Celui qui jalonnait les sillages qui menaient à mon cœur, celui qui animait ma vie, celui qui…

-Calmez-vous. Ne laissez surtout pas vos sentiments vous submerger. Dites-moi précisément, quel est ce « noir » que vous semblez vouloir retrouver ?

-La nuance. Je ne sais pas. Les ténèbres. La nuit !

-Bien. Il est important que vous puissiez mettre des mots sur vos impressions. Décrivez-moi maintenant ce que vous procure le « noir ». »

Que me procurait-il ? Depuis que les lettres de mes livres s’étaient évaporées, je n’avais cessé de contempler avec lassitude ce monde immaculé qui s’allongeait devant moi. La perfection d’une création à la pureté mélancolique, où les routes nuageuses remplaçaient les avenues asphaltées d’un autre univers. D’un univers marqué sur le marbre de ma mémoire. Comment le retrouver ?

« -Le noir existe. Le noir est une partie de l’homme, la moitié d’un équilibre immémorial donnant la vie, mais également, la mort. Le noir permet l’appréciation des couleurs, du bien et du mal, l’instauration d’une société. Ce qu’il me procure, c’est simplement le sentiment d’exister. Quand je rêve, et que je l’aperçois, j’aperçois aussi sa dimension salvatrice. On ne peut l’évincer ou nous le dicter dans une juste mesure. Car le noir nous caractérise, nous, êtres humains. »

En prononçant ces mots, j’aperçus trois colombes par la fenêtre qui tourbillonnaient dans le ciel. Trois danseuses d’éternité, dangereuses pécheresses, qui malgré elles, avaient définitivement dérobées à l’homme son humanité.

Journal intime d’un schizophrène

Je pose mon stylo. Le premier paragraphe de mon roman est terminé. Mais Elle n’est plus là pour me dicter mes mots. Elle n’est plus là pour s’exprimer. Ses idées s’écoulaient naturellement : des rivières de métaphores qui se jetaient avec grâce dans la mer de la littérature. Aujourd’hui, les mots stagnent, résignés. Ils se heurtent à un barrage psychologique plus opaque qu’un mur de marbre et plus impénétrable qu’une forteresse. Il faut que je La fasse renaître. Alors j’écris tous les jours. Ce soir, il est tard. Je ferme donc mon journal et me dirige vers la terrasse pour une dernière cigarette.

L’orage grondait hier encore, imperturbable. Les coups de tonnerre rugissaient inlassablement comme pour fredonner un chant qui ne s’adressait qu’à moi. J’étais effrayé et intrigué. Il s’agissait là d’une complainte divine qui tentait de m’ouvrir les yeux.

« -La planète se meurt », essayait peut-être de m’expliquer la providence. Alors, j’ai pris mon stylo. Je voulais panser les plaies de mon âme, et ce, afin qu’Elle revienne et m’enlace à nouveau. Mais aujourd’hui, le ciel s’est calmé, et Elle a disparu.

Désormais, j’ai découvert le sens à mon existence, en décidant de me lancer corps et âme dans l’écriture. Afin de pouvoir écrire à nouveau en sentant Son ombre planer sur mon stylo. L’ombre de ma Poésie. Mais qui sait ? Peut-être qu’un jour, je capterai son regard au croisement d’une ruelle. Je ne lui demanderai rien, par peur de la brusquer et de la voir s’enfuir à nouveau. Peut-être l’ai-je trop harcelée ?

J’inspire une bouffée de fumée, la conserve un instant dans mes poumons, avant de l’expirer lentement. Douloureusement. Un nuage blanc se forme pendant quelques secondes, avant de rejoindre les ténèbres. Ténèbres qui finiront inéluctablement par recouvrir l’univers, telles ces paroles inconsistantes qui n’ont de sens que pour celui qui les écrit. Tout fini par disparaître. Pour aller où?

La nuit est reposante. J’entends les criquets striduler et cela ravive ma joie de vivre. Je me laisse divaguer pour tenter une fois encore de comprendre ce monde et ce que j’en perçois. Je suis le personnage principal d’une pièce de théâtre dans laquelle tout ce qui m’entoure n’est qu’un simple décor. Les gens ne sont qu’une autre partie de moi-même qui prend forme grâce à mon inconscient. Miroirs oniriques représentant les différentes facettes de l’être humain. Miroirs d’un vide absolu, ou simplement, de l’absolu. Car il s’agit de ma vie. Une vie de solitude depuis maintenant deux ans. Cet isolement dans lequel je me suis jeté à bras ouverts n’est ni volontaire, ni enviable. Depuis, je suis convaincu que la Terre tourne autour de mon âme. Ethnocentrique mais pas égocentrique. La vie est une cours d’école dans laquelle j’apprends à être. Comme beaucoup avant moi. Comme beaucoup après moi.

Mais pour le moment, la solitude m’accable. En philosophie, j’ai appris que l’Homme est naturellement sociable, qu’il n’existe qu’à travers le regard des autres. En somme, qu’il ne peut exister tout seul. Pourtant, j’existe. A travers mon propre regard.

Je jette ma cigarette et rentre dans mon appartement.

En me brossant les dents, j’aperçois mon reflet dans le miroir. Un jeune homme de vingt-cinq ans se dresse face à moi. Il a les cheveux bruns, des yeux marron et un air niais. Je veux lui demander beaucoup de choses, le consulter sur tout ce que je ne sais pas, car je suis certain qu’au fond de lui, inconsciemment, il a toutes les réponses à mes questions. Mais la seule phrase qui me vient à l’esprit est :

“-Qui es-tu ?”

Évidemment, il ne me répond pas. Son visage reste impassible. Je tente une grimace qu’il me renvoie en pleine figure. Je ne comprends pas ce que j’ai pu lui faire de mal, à cet être figé dans la glace. Je le déteste ! Je ne peux m’empêcher de lui répliquer :

“-Tu te moques de moi, enfoiré !“

C’est alors que je le vois bouger sans que je ne fasse le moindre geste. Il me sourit, mélancolique. Naturellement, il ne va pas m’apprendre quoi que ce soit. Je le connais. Mais peut-être pas autant que je le voudrais.

« -Bonsoir ! » me murmure-t-il soudainement.

Je l’observe, sans sourciller. Je suis habitué à ce genre d’agressions désormais. Je ferme donc les yeux quelques instants avant de les rouvrir et de découvrir à nouveau une image reflétant parfaitement mon corps. Rien d’autre qu’un mirage dans le pâle désert de mon existence. Mon monde est ainsi fait.

Je suis allongé sur mon lit, un livre à la main. Il me parle, littéralement. Sa voix me murmure des trésors incroyables et inestimables. C’est un recueil de poèmes. Le poème existe, comme moi. Ses veines, ce sont ses mots. Des mots passionnés, sensibles et mesquins. Les mots jalonnent l’univers, ils sont plus vrais que la science, plus intenses que les sentiments. Ils provoquent la mort et donnent la vie. Tout comme l’être humain. Je m’arrête pour ce soir et tente de m’endormir.

Ce matin, je n’ai qu’une seule idée en tête. Je veux marquer mon empreinte sur le papier. Je veux être certain qu’il restera quelque chose de moi après la mort, si tant est que ce soit possible. Je veux vous conter mon histoire. Une histoire terrible qui commence quatre ans plus tôt. Une histoire qui me permettra peut-être de La retrouver. Une histoire authentique aussi subjective que possible. Je prends mon journal et continue mon roman.

Un homme écrit, seul dans l’obscurité. Il tente de renouer avec sa Poésie.

Face à face

Je me souviens encore de ce jour-là. J’étais si jeune, si insouciante. C’était la première fois que je partais seule en voyage. J’avais pour objectif de me laisser dériver. Je ne sais pas comment je me suis retrouvée dans cette ville désertique. C’est sans doute l’expérience la plus déroutante de ma vie.
Après des heures à errer dans les ruelles poussiéreuses de la ville, je me suis décidée. Je voulais rencontrer des autochtones. J’ai donc frappé à la porte de la première maison venue. A peine m’avait-on ouvert la porte que je demandais :
« -Bonjour. Excusez-moi de vous déranger si tôt, mais je cherche l’office du tourisme. »
Je levais les yeux, timidement, à la recherche de mon interlocuteur. Puis je le vis, estomaquée. L’homme qui se tenait devant moi portait un masque de carnaval. Entièrement blanc, arborant un sourire de Joker. Je ne percevais que le regard de l’inconnu. Un regard d’or, brillant, comme je n’en avais jamais vu. L’homme se décida enfin à m’adresser la parole :
« -Un visage… Qui êtes-vous ?
-Je…
-Venez, entrer chez moi. Nous devons discuter. »
Puis il me tira par la main et me fit asseoir sur son canapé. Sous le choc, je me laissais faire. Il me fixa intensément, puis m’interrogea :
« -Êtes vous venu me chercher ? Êtes-vous…
-Je ne suis qu’une voyageuse de passage dans votre ville. Comme je vous l’ai dit, je recherche…
-Pourtant vous lui ressemblez. Votre visage, vos cheveux. Blonds. Comme elle. Comme la mort. »
A ce moment-là, je commençais à prendre peur. Mais je continuais à écouter l’inconnu :
« -Cette ville est un désert hanté par des spectres anonymes. Sans visage. Sans nom. Sans identité. Nous ne sommes personne. Nous portons des masques depuis notre naissance pour nous protéger de la mort. »
Là, j’étais vraiment angoissée.
« -On raconte que la mort ne porte pas de masque. On raconte que c’est une femme, et que lorsqu’elle vous approche pour la première fois, c’est aussi pour la dernière. C’est pourquoi, en vous voyant, j’ai cru…
-Retirez votre masque, dis-je sur un ton détendu mais ferme. Vous verrez que vous n’en mourrez pas. »
La scène avait quelque chose d’invraisemblable, de mystérieux. Cet homme qui semblait sortir d’un film de science fiction se mit à trembler. Je ne sais pas pourquoi il m’écouta, mais il me montra son visage. Il était si beau.
« -Je suis prêt, affirma-t-il, prêt à vous accompagner. Cela fait longtemps que j’attends ce jour. »
J’avais l’impression d’assister à la naissance d’un nouveau-né. En admirant son teint clair, innocent, j’eus soudain envie de l’embrasser. Je me jetais dans ses bras. Il pleurait, mais il semblait heureux, comme s’il avait enfin trouvé une raison de vivre. Je fermais les yeux et profitait de l’instant qui m’était offert avec cet étrange inconnu. Quelques secondes plus tard, il avait disparu. Il n’existait plus. Et, à mes pieds, trônait un masque de carnaval. Je le pris en décidant de ne plus jamais montrer mon visage.

Femme de corps

Il neige sur les cercueils glacés que sont devenus nos cœurs. Il neige. Il neige sur nos tombes alors que nous nous lamentons. C’est ainsi. Le sarcasme nous a tué. Aujourd’hui, même le plus faible des hommes se laisse emporter par l’hiver des âmes qui brûlent à ses côtés. Marie n’est pas la plus belle, pas la plus moche non plus. Elle a treize ans en découvrant la vie. S’approche de son père pour l’embrasser, puis s’éloigne, comme dans un rêve. Le père, il ne cesse de le lui répéter : « sois forte ». Ne comprend pas, pas encore du moins.
Marie est cet être innocent au désir ardent d’être aimé. Elle ne saisit pas encore la gratuité de certains gestes ; ne saisit pas non plus le prix à payer pour pouvoir vivre. Alors elle vit. Bien sûr, elle peut être méchante, mais elle ne calcule pas. Tantôt est-elle en retard, tantôt en avance. Elle est intelligente, pour son âge, mais pas assez pour deviner la subtilité du genre humain. Elle n’est pas encore femme, en fait.
A l’école, on ne l’appelle pas. Elle est comme un fantôme. A son passage, les autres sourient, rient, explosent. Mais ils ne comprennent pas pourquoi. Elle est bizarre. Prennent exemple sur leurs parents. Les plus influents des élèves sont ceux qui ont déjà tout compris, ou du moins, qui ont cru déjà tout comprendre. Parce qu’ils n’en savent rien. Lâches comme les adultes.
Parce qu’à la maison, c’est là que se dévoile la vérité. Marie ne peut pas grandir. Est brisée à jamais. « Sois forte » souffle le père, intransigeant. Brutal, il caresse les cuisses d’une fleur fanée, incomprise. Brutal. Brutal, il tue l’humanité en annihilant les repères de Marie. Ainsi se meurt l’histoire d’une jeune fille qui ne comprendra jamais la beauté des hommes. Violée à jamais par son père.