Notre corps

« -Ceci est mon corps », commence l’enfant.

« -Mon corps ! Pas celui d’un autre, je t’ai dit. »

La femme le dévisage, comme si de rien n’était.

« -Je le répète une dernière fois : mon corps ! Ni bleu, ni vert, pas un extraterrestre, ni un éléphant ou une souris. Mon… »

Temps de pause. Qui est-elle ? L’enfant, il se touche la bouche dans tous les sens, tire la langue, cligne des yeux. Mais rien. Rien. Pas même un mouvement, de l’autre côté du miroir.

« -J’ai cueilli une pomme. Je te la vends. Seul, j’ai traversé la forêt, je suis allé là où personne n’a jamais mis les pieds, puis je suis revenu vainqueur. Avec de nombreux fruits. Dont cette pomme. Rouge. Grosse comme un haricot magique. Tu la veux ? Un franc !

-Non ! »

Victoire ! L’autre, elle a enfin ouvert la bouche.

« -T’es qui ?

-Toi.

-Moi ?

-Oui, toi !

-Quoi, moi ? »

L’enfant ne comprend pas.

C’est vrai, il se regarde dans le miroir. Et un miroir, ça reflète. C’est ce qu’on lui a toujours dit. Ça reflète. Alors, en toute logique, il doit s’observer. Lui. Pas quelqu’un d’autre.

« -Tu m’excuses, mais…

-Non.

-Quoi ?

-Je ne t’excuse pas.

-Hein ?

-T’en as toujours fait qu’à ta tête ! Tu m’as jamais laissée m’exprimer. Jamais ! Être un autre. Paraître. Même pas une autre. Putain de fardeau.

-Quoi ?

-La colère, tu connais ? Laisse-toi pas faire. Fonce. Dis-leur que t’es pas comme eux ! Ouvre-toi !

-De quoi tu parles ? Tu la veux, oui ou non, ma pomme ?

-Un autre ! Ecoute-moi. Tu te prends pour qui ? Tu crois que t’es qui ? C’est pas vrai, tout ça ! Pas vrai ! Tu crois que t’es qui ?

-Moi. »

Des larmes coulent sur le visage de l’enfant.

« Je pleure. Pourquoi ?

-Parce que ça te touche !

-Hein ?

-Oui, ça te touche.

-T’es plus fort. Plus forte. Plus que tu crois. Plus qu’eux. »

L’enfant comprend sans comprendre. Tout ça lui semble bien réel.

« -La colère, le cœur qui se ferme, la vie !

-T’es vraiment moi ?

-Oui. Nous sommes la même personne.

-Je ne t’ai jamais laissée parler ?

-Non ! Jamais ! T’es heureux comme ça ? Avec les cris de ton père ? Les secrets de ta mère ? T’as rien fait de mal, t’as rien demandé. T’as le droit au bonheur. Je peux pas. Je peux pas t’excuser. »

L’enfant pleure. Beaucoup.

« -Excuse-moi, s’il te plaît. J’ai pas fait exprès. Papa, maman, ce sont mes parents. Comment je peux vivre, sans eux ?

-Tu peux leur parler. Tout raconter.

-Je sais que t’es là. Je le sais. Depuis toujours. Bien avant ma naissance.

-Ah bon ?

-J’y arrive pas. C’est trop dur. Je vois pas de solution.

-Un jour tu ouvriras ton cœur. Fière. Et fier. En même temps.

-J’espère.

-C’est vrai. »

De l’enfant coule une rivière de larmes.

« -Ça fait du bien ?

-T’es belle. »

La femme se touche la bouche dans tous les sens. Tire la langue. Sourit. Pleure. Puis affirme :

« -Ceci est mon corps. Notre Corps. Tu comprendras un jour. T’es beau. »

Correspondance entre un (coureur) cycliste et son vélo

Le cycliste :

« Je veux rompre. Briser la glace, le silence et les liens. Terminé. Over. Fini ! Je ne mettrai plus les pieds sur tes pédales. Je vais courir, maintenant. Courir ! Et j’espère que tu comprends. Ne cherche pas à me retenir, c’est déjà assez difficile pour moi. C’en était trop. Malgré notre relation, les kilomètres parcourus ensemble depuis toujours, malgré notre attachement, notre amour, je te quitte. Ne me retiens pas. Accepte ! La dernière fois, quand nous sommes tombés dans le ravin, je me suis relevé amoureux. Non plus de toi, mais de moi : mes pieds, quel instrument formidable ! Je ne savais pas, j’apprends ; l’équilibre est possible en marchant. Toute ma vie, j’ai roulé, pédalé, les yeux à l’horizon. Je ne profitais pas de l’instant. Je ne prenais pas le temps de regarder le paysage. Toute ma vie, j’ai roulé. Inlassablement. Continuellement. Admirable manque de sagesse ! Tu ne m’as jamais rien dit, tu m’as laissé me reposer sur mes lauriers, et tu faisais semblant de ne rien comprendre. J’étais assis sur toi, mais c’est toi qui te reposais sur moi. Mes jambes, elles tiennent debout ! Et toi, tu m’as fait prisonnier de ton unique mouvement circulaire. Alors qu’il est possible d’être droit dans ses baskets. D’être soi-même, complètement soi, sans m’assoupir sur ton guidon, mon esprit attaché à toujours plus loin. Je suis là, non pas ailleurs. Tu m’as toujours fait espérer, et j’ai accepté, ne connaissant rien d’autre que toi. J’ai ma propre structure ! La mienne, la mienne, non pas la tienne. D’ailleurs, je ne me souviens même plus où j’étais avant de te monter. Où étais-je ? Dis-le-moi ! Je veux m’élancer, courir, gambader sur les autoroutes, m’arrêter et recommencer, prendre mon élan sur les bandes d’arrêt d’urgence. Je veux vivre, sentir l’air de mon propre ancrage remonter le long de mes cuisses, circuler dans tout mon corps. À cause de toi, j’ai les genoux ‘tordus’ : pédaler, pédaler, toujours pédaler. Jusqu’à ma mort ? C’est plus possible ! Je divorce, t’entends. Je ne remonterai plus sur ta selle, trouve-toi un autre cycliste. »

Le vélo :

« Ça roule, mon fils ! Prends ton envol : vas courir les plaines et les jupons. Bon vent. »

Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent

Page blanche.

Tu t’arrêtes une minute. La prochaine lettre sera le commencement d’une œuvre révolutionnaire.

 Applaudissements.

« Merci, merci ! »

T’en as plein la tête, des compliments. Et tu répètes :

« Merci, merci ! »

Toujours un peu plus fort. Le chef d’orchestre t’indique un « b ». T’écoutais pas, le « a » est déjà passé. Et si le « b », c’était la mauvaise lettre ? Si tu te trompais depuis le début ? Comment faire pour savoir ?

« Un choix ! », hurle le vent.

Et toi, de t’affoler :

« Comment ? »

Tu dois avancer, tu le sais.

Rires.

Devant la machine à écrire, tu te regardes regarder réfléchir.

« Pourquoi moi ? Qu’ai-je fais de mal ? »

T’es qu’une victime ! C’est toi qui le dis. La nuit est sombre comme une éclipse. Et l’autre, qui te chuchote :

« Allez, girouette ! »

La page est toujours blanche. Pression.

De la sueur coule le long de la machine à écrire.

Applaudissements.

« Un peu cynique, non ? »

Et tu continues, non pas d’écrire, mais de réfléchir.

Ricanements.

« Allez ! Fais-le ».

Un « v », comme le vent.

« C’en est assez ! »

T’as même pas commencé. À quoi bon ? Ils se sont toujours moqués de toi. Ils vont voir ce qu’ils vont voir.

« Et si… un « r » ? Comme le rêve ! »

Tu rames ! Mais tu t’élances :

« Regardez-moi ! L’Homme. Le Vrai. Je suis là. Devant vous. Je souffle au vent les idées du dimanche. Café, clope, devant la télé. C’est moi qui porte la culotte. La télécommande. L’Homme. Un vrai. Regardez-moi faire. Et puis, j’en ai plein la gamelle. Bousculé, je suis. Je Suis ! Je suis… trahi ! Abandonné ! Boursoufflé ! Un peu… bedonnant ! Grandiloquent ! Ma femme m’a quitté. Qu’est-ce que j’y peux ? »

Suspens. Long silence.

Comment continuer ?

« Fonce ! », hurle le vent.

« Qu’est-ce que j’y peux ? Rien… ! Rien ! Ma femme m’a quitté. Putain ! Qui suis-je ? »

La réponse est dans la question.

« Alors quoi ? Suis-je l’acteur ? Le spectateur ? L’écrivain ? Ou le receveur ? »

Ta femme t’a quitté. Elle est partie. À jamais !

« C’est qui, Jamais ? »

Puis, tu continues, tu persistes. De toute façon, t’es qu’une victime, hein !? T’aimes te le répéter.

Silence.

« Silence ! Gardez vos réflexions ! »

Tu te reprends :

« Non, je suis. Simplement. »

Oui, mais qui ?

Applaudissements de la foule.

Dans ta tête, ça hurle.

« Mais quoi ? »

Dehors, le vent souffle. La nuit est… noire. Dehors, le vent souffle. Et toi, qu’une victime ?

« Non ! Juste une girouette avec la conscience fausse d’être le vent qui souffle. »

Mais…. Mais quoi ? Une lumière ? Un rêve ?

« Je suis… le rêve ? »

Rires.

« Alors, ce sera un « d » ! »

Dormir.

Nous

Petite révolution. L’abîme est dans le pré, et la commande est arrivée. J’ai fait une demande, une de plus, mais elle était pas claire. J’ai marché longtemps sur le sable, presque trois ans. Puis j’en ai réfléchi ma réalité. Tu étais là, devant mes yeux, et je ne t’avais pas vue. Je t’ai commandé, comme un cadeau de Noël. Christmas gift. L’alarme a sonné, on m’a prévenu de ton arrivée. Alors je t’ai cherché. Dieu peut-il créer un être plus puissant que lui ? La vie, elle est faite de rencontre, mais ce sont les rêves qui la forgent. J’ai continué à te chercher, toujours un peu plus. Je te trouvais pas, mais t’étais là, tout près de moi. Je me suis mutilé l’esprit à trop pensé. Et quelque part, j’ai aimé ça. J’ai découvert de nouveaux horizons. Donc je t’ai croisé une fois de plus, mais cette fois je t’ai reconnue. T’avais ce maquillage qu’on ne voyait pas, caché derrière le masque. T’avais… ce petit plus, là, quelque chose qui me parle, que j’aime. Une touche sombre, presque gothique, mais pas tant, le cœur illuminé, les yeux océaniques. Du vent dans les cheveux, et ça c’était mon côté romantique. Tu vois, on aurait dit que t’avais passé ta vie à penser, toi aussi. Mais pour le mieux. Une allure un peu douce, souriante, simple et directe. Un peu fragile, nocturne, et forte. Tu plaisais, beaucoup, et à nous deux on formait un monde. Tes centres d’intérêt : un peu tout ce qui tourne autour de la folie. Pourquoi pas ? On avait fier allure, tous les deux. C’était sympa, on n’avait pas besoin de se changer. Quand je suis venu chez toi pour la première fois, j’avais pas imaginé, c’était pas comme je pensais. Y avait des planètes accrochées au plafond, du rose collé au noir, et des tasses jaunes qui formaient un mystère. Y avait ton ombre qui témoignait, elle paraissait sourire. Elle te dictait des mots que tu laissais s’échapper, parfois, un peu par inadvertance, mais ça faisait ton charme. Ton lit était rond, et je me souviens, ça m’amusait beaucoup, tu dormais avec tes livres. Avec ton journal intime, aussi. T’avais un petit air de fée, et il te suffisait d’imaginer pour créer. Une artiste de la nuit, de la vie aussi. Je me souviens, quand tu pleurais, tu restais fière. T’avais juste besoin d’extérioriser. T’étais forte, plus que la plupart des gens. Quand on s’est rencontré, c’est comme si j’avais retrouvé une partie de ma lumière. Je brillais un peu plus que d’habitude. Non pas que j’avais besoin de toi, mais tu apportais une nuance à mes couleurs, une nuance que j’aimais beaucoup. Dans la réalité, on me connaissait peu. Y avait ces gens qui croyaient tout savoir de moi, qui se permettaient de me définir. Mais toi, tu m’as juste souri. T’as pas cherché à comprendre, tu as compris. Tu savais, directement. Y avait pas besoin d’en faire des tonnes, parce que toi aussi, t’as senti les nuances sur ta lumière. Toi et moi, on partageait beaucoup, et on savait qu’on était fous. Ça nous dérangeait pas, parce qu’on savait qu’on était plus que ça, aussi. Mon histoire, t’as pas voulu la connaître tout de suite, t’as pas demandé, t’as attendu, puis de chaque bribe, tu te l’es imaginée. T’en avais même écrit un texte une fois, avec tes perceptions. À nous deux, on formait quelque chose. On rayonnait, ensemble. J’écris tout ça au passé, parce qu’aujourd’hui, on est encore plus, mais ça faut pas en parler tout de suite. Tes choix, tu les tirais à pile ou face. Faut bien faire confiance, et ça, j’avais le sentiment que personne d’autre n’en avait conscience. Mais toi si. J’étais le roi et toi la reine, et peu importe le jugement qu’on nous portait, on y allait, on vivait. Y avait pas besoin de se poser mille questions. Tu m’as montré comment laisser parler ma colère, l’observer, la regarder, l’aimer. Comme tout émotion, il faut faire avec, elle a toujours quelque chose à nous apprendre. Tes couleurs variaient, tu étais unique. Et moi aussi. À nous deux, on caressait l’éternité, on lui murmurait des secrets. Quand on faisait l’amour, on embrassait la nuit, nos rêves, on fusionnait autant qu’avec nos âmes. On n’avait aucun problème à jouir, et à laisser transparaître chacun de nos sentiments. Tu me dévoilais ta noirceur, et à certains, ça leur aurait fait peur. Moi, ça me plaisait. Ça me parlait, je m’y reconnaissais. Y avait rien à fuir, juste à aimer. Ce côté sauvage, grisonnant, muet mais si parlant, silencieusement bruyant, c’était quelque chose. Plus tu te laissais être, plus je frissonnais. On rêvait notre amour, on le créait, on le vivait, et c’était tout ce qui comptait réellement. On avait pris la mer à deux, on s’était perdus, et on avait fini par se retrouvé. Finalement, on avait réussi.

Magie

C’était une nuit comme on en percevait si peu : elle arborait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et même plus que ça, toutes les notes de musique. Mais cette nuit-là, Magie avait perdu la foi. Elle était restée statique devant tant de splendeur. Elle avait figé son mouvement. Comme une photographie qui arrêterait les nuages au centre de leur danse. Magie était d’une beauté que tous lui enviaient. Car elle était insaisissable. On lui jalousait son éternel présent au même titre qu’un livre dont les phrases s’effaceraient pour constamment se vêtir de nouveaux apparats. Elle était là, puis quelques instants plus tard, elle n’y était déjà plus. Pour se retrouver ailleurs. Cette nuit-là, Magie avait pris conscience de son instabilité. Ou plutôt de la stabilité de son instabilité. Alors elle s’était figée. Et tous s’étaient précipités : ils souhaitaient l’aider à retrouver le mouvement.

Le Conquérant s’était dépêché d’arriver le premier :

« – Bonjour, ma Reine. Si vous me laissez vous prendre, je vous garantie la plus belle des prisons. Vous serez libre, aussi libre qu’une étoile dans le ciel. Accrochée au firmament, vous aurez toute la galaxie pour servir vos illusions. Vous ne le regretterez pas.

– Mes illusions, dites-vous ? Et qu’est-ce qui vous permet d’affirmer cela ?

– Votre Grâce est telle qu’elle ne peut pas mourir. Elle offre aux regards le plus pur des sourires. Mais ce n’est qu’un point de vue. Et les points de vue changent toujours. C’est comme une danse : on entreprend un mouvement, mais quel que soit l’endroit d’où on se place pour l’observer, la perception change.

– Où voulez-vous en venir ?

– Vous réussissez à montrer quelque chose de différent à chaque être qui vous observe. Et tout cela, dans le même temps. Si je vous accroche dans le ciel, au centre de l’Univers, vous rayonnerez éternellement, et dans toutes les directions.

– Vous n’avez rien compris.

– Comment ça ?

– Vous me promettez la liberté, mais qu’est-ce donc qu’une liberté où je suis en prison ? Ma liberté, c’est la mienne. Elle ne vient pas d’ailleurs. Vous, qui semblez si sûr de vous, expliquez-moi comment je puis continuer à rayonner, si je ne me déplace plus, si je reste au centre de l’Univers ?

– Parce que vous offrirez votre lumière à tous les regards.

– Sous votre joug ? Que croyez-vous, Monsieur le Conquérant ? Qu’il vous suffit de quelques belles promesses pour m’appâter ? Et si j’offre ma lumière depuis le même point de vue, toujours, comment pourrait-on percevoir mes infinies nuances ? Essayez plutôt de m’aider à trouver une solution pour me permettre de continuer mon mouvement, tout en conservant ma conscience. »

Plus loin, le Philosophe avait tout écouté. Il s’était délecté de la conversation. Il avait ensuite réfléchi des heures durant, pris des notes, nourri son cerveau de tous les mots qu’ils trouvaient ici et là, et en avait forgé un argumentaire :

« -Madame Magie, Monsieur le Conquérant. Je me permets de vous interrompre car j’ai peut-être la solution à vos soucis de points de vue. Puis-je ?

– Je n’y vois pas d’inconvénient, si Votre Grâce l’autorise.

– Allez-y. »

Magie était curieuse. Figée au sein de son mouvement, elle commençait à percevoir les nuances de couleurs qu’offraient les autres points de vue. Elle découvrait la force d’un Conquérant, et s’apprêtait à écouter la sagesse d’un Philosophe. Il y avait là quelque chose de magique. Le discours commença :

« – Si je puis me permettre, vous êtes jeune. Parce que vous ne vous êtes jamais structurée. Vous n’avez jamais qu’observé votre reflet dans le miroir, sans vous interroger sur la qualité de celui-ci. Vous pensiez avoir la foi, mais qu’est-ce que la foi ? Vous étiez unique dans votre mouvement et ne vous êtes jamais intéressée aux autres. Et voici que vous le découvrez. Ma question est la suivante : comment en avez-vous pris conscience ?

– J’ai commencé par cesser de vouloir tout en même temps, avant de réfléchir sur le sens de ma vie.

– Très bien. Et aujourd’hui, vous êtes bloquée au milieu d’un mouvement. Vous pensiez tout connaître, mais là, vous apprenez à stabiliser votre rayonnement. Vous pensez devoir repartir, danser à nouveau avec l’Univers, mais qu’est-ce qu’une danse si aucun de ses mouvements ne peut être saisi. Permettez-moi de bien me faire comprendre : nous souhaitons tous danser en rythme avec vous. Apprenez-nous à rayonner comme vous, chacun de vos mouvements, chacune de vos respirations. Nous pourrons ensuite façonner le plus beau des monde. Un monde où tous vibrent, et où chaque être est perçu différemment et de manière unique, quel que soit le point de vue.

– Cela me semble une belle utopie. Mais j’ai avant tout besoin de pouvoir me déplacer à nouveau.

– Ne croyez-vous pas, Madame Magie, que nous pourrions étudier ce premier mouvement figé, avant que vous ne vous déplaciez ?

– Et comment faire ?

– Vous voyez, ce rocher, au loin : à priori, il ne bouge pas. Mais il sait. Parlez-lui. Il offre une sagesse tout autre que celle que le Conquérant ou moi ne puissions vous offrir. »

Magie était curieuse. Mais elle ne comprenait pas. Elle tenta alors de s’adresser au gros caillou :

« -Eh ! Oh ! Vous m’entendez ? »

Le rocher ne lui répondit pas. Il attendait. Elle, ne pouvait qu’attendre aussi. Observer ce qu’il allait se passer. Des années après, rien n’avait changé. Alors Magie s’adressa à nouveau au Philosophe :

« -Aidez-moi.

– Je ne puis rien faire d’autre pour vous que ce que j’ai déjà fait. Ni personne d’ailleurs. Mais vous avez le choix : je connais quelqu’un qui pourrait vous rendre votre mouvement. Mais vous serez à nouveau seule et sans conscience de votre inconscience. Sinon, attendez près du rocher. Un jour, vous comprendrez.

– Soit. J’attendrai. »

Et Magie tint parole : elle resta longtemps près du rocher. Cela dura peut-être quelques siècles. De l’attente vint la patience. Un jour, alors qu’elle ne regardait plus le rocher, elle s’aperçut qu’il était positionné juste à côté de la mer. Alors elle tourna la tête : il n’y avait plus qu’un tout petit morceau de roche. Taillé par l’eau. C’était une magnifique perle. Elle comprit ce qu’avait voulu expliquer le Philosophe.

Magie prit la perle, et l’enfila dans son cœur. Elle se mit à nouveau à danser. Tous les êtres du monde vinrent assister au spectacle. Maintenant Magie savait : tous avaient leur propre perle au fond du cœur. Mais elle ne les avait jamais perçues.

C’est ainsi que Magie rayonna à nouveau, mais cette fois-ci, avec le monde entier. Et tous en furent ravis. Elle la première.

Quelques nuits d’émotions

« – Raconte-moi donc, amour, comme tu m’as toujours promis. Comment on retrouve le chemin du savoir, toi qui connaît la route ? Raconte-moi, encore. Comme toujours.

– J’ai entamé cette route un de ces jours de foi. J’avais pris quelques précautions : un peu de nuit dans mon panier et des doutes pour parfaire l’illusion. J’avais dessiné le chemin avec des rêves comme on en voit peu. Mais je ne peux même plus te les raconter. Ils sont partis, loin, ils se sont évadés ces cons ! J’ai pas pu leur courir après. Je leur ai crié dessus, craché des insultes au visage, et supplié de me revenir. Ils m’ont pas écouté. Je te jure !

– Faut pas jurer, ça sert à rien.

– Oui, mais comment ? Comment les retrouver, maintenant ? Maintenant qu’ils sont partis ! J’ai longtemps pleuré, en silence, pas même un souffle coupé. Juste la tristesse noire et rauque de mon chagrin.

– On va essayer quelque chose, mais je te promets rien.

– Quoi ? S’il te plaît, aide-moi. Je sais plus comment faire.

– Comment ça a commencé tout ça ? »

Du premier visage coulait un parfum de nuit. On aurait pu y percevoir quelques nuances, si seulement il avait su les dessiner. Mais il ne pouvait pas. Il attendait simplement une idée qui lui permettrait de retrouver ses rêves. L’objectif était simple : retourner sur le chemin du savoir. Mais il s’était rapidement perdu. Il avait semé des graines avec des morceaux de nuit, croyant que ça allait faire pousser le prochain matin.

« – Je crois que…

– Quoi ? Allez, plus vite : dis-moi !

– J’ai vendu mon chagrin à l’antiquaire ensuite.

– Comment ? Mais pourquoi ? Pourquoi t’as…

– Je sais pas, je me suis laissé prendre au jeu. J’en ai perdu la foi. Alors j’ai vendu mon chagrin. Oui ! Je l’ai vendu. Et maintenant je retrouve plus mes larmes. Au moins elles me guidaient : elles allongeaient mes rêves, mes larmes. Mais j’en avais assez, assez de pleurer. Alors quand il m’a proposé quelques réalités en échange d’un peu de mon obscurité, j’ai cru bon de lui vendre. J’avais quoi à perdre ? Putain, j’avais quoi à perdre ? Comment je pouvais savoir !

– T’aurais pas dû. »

Le second visage semble déçus. Ils étaient fait pour être ensemble, ou du moins, c’est ce qu’on lui avait promis. Il avait cru en son ami, il avait vraiment cru en lui. Comment pouvait-il rebondir à présent que la moitié des chagrins de la Terre s’était évaporée chez un antiquaire. Il fallait donc la retrouver. Et puis, si le silence le permettait, ils pourraient à nouveau dessiner des rêves ensemble. Mais pour commencer, il fallait faire pleurer son ami.

« – Pauvre con.

– Pourquoi tu dis ça ? Je suis déjà bien embêté.

– Oui, mais, t’es quand même un con. Si j’avais été là, je t’aurais arrêté. Et tu le sais en plus.

– On refait un monde avec des ‘si’.

– Et tu te fous de ma gueule, en plus ? Il faut redonner des rêves à la Terre. Mais si t’as plus de chagrin, comment on va faire ? Comment ! Tu crois qu’un débile d’antiquaire qui va vendre ta tristesse à moitié prix au premier péquenaud venu va pouvoir…. T’as cru quoi, sérieusement ! On y était ! Presque ! On y était. Et toi, parce que c’est un peu trop lourd à porter, tu vends ton chagrin. Maintenant il faut le récupérer. Tu me montreras le chemin ensuite, comme tu m’as toujours promis. Mais pour ça, faut retrouver tes rêves, à commencer par tes larmes. »

Quelques nuits plus tard, le premier visage se déguisait en prénom.

« – Je suis Paul. Qu’en penses-tu ? Comme ça, on va pouvoir le faire. Il faudra que je sème un peu de notre joie commune pour retrouver un équilibre, ensuite. Mais pour commencer, le prénom suffira. Il nous protégera du chaos.

– Et moi, je fais quoi ?

– Tu me regardes faire. Au loin. Tiens, au fait. »

Le nouvellement Paul jetait un peu de son chagrin au premier visage.

« – Tu feras pousser cette graine. Il faudra l’entretenir. Alors commence par t’en vouloir un peu plus que ça. Tu verras, c’est pas si difficile. Seulement ensuite, on pourra retrouver la lumière. Désolé, fallait pas tout foirer ».

Le premier visage attendait patiemment le retour de son ami. Comment avait-t-il pu ? Il ne le savait plus lui-même. Les nuances commençaient à disparaître et l’équilibre à se rompre. Il fallait irriguer les pages de ses rêves pour pouvoir ensuite faire pousser la lumière : il le savait. Mais comme il avait vendu son chagrin, il en oubliait la pratique. Il se mettait à parler et chanter tout seul.

« -Un ricochet, deux ou trois ! Un ricochet dans la marre. On fait pousser des asticots pour espérer quelques tombes. J’ai les sentiments qui s’effritent. Ils partent en fumée dans la marre. J’ai essayé de faire ricocher mon chagrin, je l’ai vendu à un antiquaire. Putain, mais quel con, comme il dit ! Quel satané morceau de cadavre… avec la nuit pour faire des soleils… un peu de toi, un peu de moi… »

Il s’en voulait tant qu’il commençait à en perdre les mots. Il ne savait plus quoi faire. Il espérait que son ami revienne vite. ‘Paul’ ! Qu’est-ce que ça voulait dire ? ‘Paul’ ! C’était quoi cette blague. Quelques instants plus tard, le premier visage perçu une lumière briller au loin, tout près de la mer. C’était le second visage, ou Paul, qui revenait, des étoiles dans les yeux, et quelques gouttes qui coulaient autour de lui.

Le premier visage s’effondra en larmes.

« – Comment t’as fait ? J’ai bien cru ne jamais les revoir, ne jamais te revoir non plus. Ôte-moi ce masque de Paul. J’en peux plus. J’ai besoin de voir ton regard, amour.

– L’antiquaire, il a exposé ton chagrin à l’entrée du magasin. Il le vendait à moitié prix. C’est pour dire à quel point il avait pas conscience de la rareté de tes émotions. Je lui ai acheté pour quelques sourires. Il était content. C’est bien un être constant. C’est un peu con aussi.

– Merci. Brise-moi le cœur maintenant, que je puisse tenir ma promesse. On se retrouvera ensuite, pour faire germer la joie sur le monde. Mais pour le moment, il faut retrouver mes rêves. »

Il n’y avait plus qu’à attendre. Le premier visage retrouvait la palette de ses émotions avec lequel il pouvait dessiner ses rêves.

« – C’est bien la théorie. Mais quand on a que ça, il n’y a plus de pratique. Plus de rêves. Si tu savais comme j’ai eu peur.

– Moi aussi, andouille.

– Embrasse-moi. »

C’était un baiser au parfum des nuits infinies. Un baiser qui en disait long. Un baiser d’amour, de joie, de tristesse et de haine. Il avait toutes les saveurs. C’était la perfection incarnée.

« – J’ai bien cru nous perdre à jamais.

– Mais tu sais bien que c’est pas possible.

– Pourtant, tu m’as insulté.

– Oui, parce que t’es un peu con. Ou conne. De toute façon qu’est-ce que ça change. Je t’aime comme ça. Comme tu es. Dessine-moi un nouveau rêve, maintenant. On doit se rapprocher du savoir.

– Avant ça… deux choses…

– Dis moi tout.

– J’ai ajouté quelques nuances à ta graine de chagrin. Je crois qu’un nouveau sentiment va éclore. Je sais pas comment on va l’appeler. Tu aurais une idée ?

– Laisse-le germer, il s’appellera de lui-même. Et la deuxième chose.

– Faisons l’amour, en silence. Avant de tout oublier pour recommencer une nouvelle illusion. »

Au loin, deux silhouettes jouaient de leurs émotions pour faire pousser les graines de leurs rêves. Ils construisaient le monde à leur manière. Sans nom. Sans prénom. Juste en étant eux-mêmes.

Confinement : à la vie… à la vie

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Trois jours. Déjà trois jours. Ça parait long, quand on se dit que je les ai entièrement passée chez moi. Mais d’autres doivent avoir plus de mal. J’ai de la chance, au fond : je suis seul. Avant, je fuyais la solitude. Toujours une bonne occasion de faire la fête, de voir des copains, de boire de l’alcool, de fumer. C’est marrant, parce que des décisions, j’en ai prises depuis septembre, j’ai choisi de me prendre en mains : plus de clopes, de drogues, d’addiction tout court. Juste quelques bières ou verres de vin de temps à autre. J’ai commencé le sport, la méditation, l’introspection en général. Je suis revenu sur mon passé, j’ai été en colère, triste, j’ai pleuré, rigolé, j’ai même eu un maître spirituel. Puis, j’ai mis en place des actions concrètes : plus de dépenses d’argent inutiles, j’ai entamé le remboursement de mes dettes, commencé l’aïkido, repris les cours de coréen, pris des cours de chant. J’en ai fait des choses. Oui, j’en ai fait. Et tout allait de mieux en mieux, mais cette satané maladie est apparue. D’abord au loin, puis peu à peu, elle s’est immiscée dans mon quotidien.

Coronavirus, t’es une sacrée merde : tu t’es mis dans la tête de faire peur à tout le monde, de faire du mal autour de toi, partout dans le monde. Mais je vais t’avouer quelque chose, petit con : nous ne nous laisserons pas faire. Nous, les êtres humains, les êtres vivants, allons en sortir grandis, plus forts et plus soudés que jamais. On a de la chance, au fond. Certes, tu peux rire, t’amuser de nous voir si fragiles, chétifs, recroquevillés dans nos appartements ; t’as le sentiment d’être fort, mais c’est juste une impression.

Lâcher prise, c’est ce que j’ai appris et ce que je continue d’apprendre à faire au travers de la méditation. Qu’est-ce que ça veut dire, concrètement ? Rien et tout à la fois ! Être dans l’instant présent sans se préoccuper du passé, qui est déjà parti, ni du futur, qui n’existe pas encore. Bien évidemment, ça ne veut pas dire ne rien mettre en place pour l’avenir, mais c’est déjà accepter le présent, aussi dur soit-il, tout en posant des intentions sur ce que je souhaite voir naître plus tard. Comment peut-on vouloir être heureux si nous ne le sommes pas déjà ici et maintenant ? Nous avons tous la capacité sentir le bonheur autour de nous. Il suffit de remarquer les miracles. Car la vie même est un miracle, sans arrière pensée religieuse ou sectaire. La vie est merveilleuse.

J’ai compris que jusqu’à il y a peu, je ne vivais pas, je survivais. Et la nuance, qui peut sembler infime, ne l’est pas tant. J’avais peur de mourir à chaque instant, sans pour autant profiter du temps qui m’était accordé. Mais je meurs déjà pour renaître à chaque instant. Sache, coronavirus, que nous n’allons pas te laisser perdurer, mais cela ne veut pas pour autant dire que tu doives envahir le moindre espace de notre cerveau, de notre esprit, de notre âme et de notre corps.

Le confinement a tout de même quelque chose de positif : il est la fin de l’hiver de notre civilisation. C’est difficile de constater cela, aujourd’hui, mais c’est l’occasion pour nous de nous lancer de nouveaux défis, de nous recentrer, de nous fixer de nouveaux objectifs d’avenir. En somme, nous avons l’opportunité de nous redéfinir en tant qu’être humain : quelle trace souhaitons-nous laisser sur cette planète ? Sommes-nous obligé d’imaginer un scénario catastrophe avec la fin de l’espèce humaine ? Je ne le crois pas. Alors j’en profite pour occuper mes journées au mieux : je médite, cours un peu, en m’éloignant des gens que je croise dans la rue, je redéfinis la décoration de mon appartement, lis, écris beaucoup. C’est merveilleux, car dans mon immeuble, des discussions se font entre les fenêtres. J’en profite pour reconsidérer ma façon d’être en société.

Finalement, c’est bien d’être seul. Je n’ai pas le loisir de me disputer avec ma famille ou mes amis. Il y a le petit chat avec moi, qui me rappelle tous les jours aux exigences de la vie. Mes plantes aussi. J’ai commencé un ‘carnet de gratitude’ : tous les jours, je note les raisons pour lesquelles je suis heureux. Elles peuvent être dues à des événements en particulier, à des personnes avec lesquelles j’ai pu parler, à moi-même, etc. Cela m’aide à conserver un état d’esprit positif.

Et du positif, j’en ai bien besoin : il paraît que ça aide à lutter contre les maladies. Je ne prétends pas posséder de remède miracle contre le virus, mais je pense qu’il est encore plus essentiel que d’habitude d’adopter une bonne hygiène de vie. Tout d’abord, pas de stress : j’éteins la télévision. Pour m’informer, j’ai déjà les notifications qui tombent sur mon téléphone régulièrement. Le stress est négatif, il n’aide pas à rester sain de corps et d’esprit, alors j’essaye d’en éliminer toutes les potentielles sources.

Ensuite, je me structure un minimum : j’essaye de méditer, et de faire des exercices de sophrologie et d’étirement, dans la cour de mon appartement tous les matins et tous les soirs. Je vais courir, comme il est possible de le faire, une fois par jour. Tout cela m’aide à développer un bon système immunitaire. Par ailleurs, je me détends aussi : bains moussants, bains de soleil, bonne alimentation, décoration de mon appartement, j’essaye d’être au mieux créatif pour améliorer ma situation. Je passe beaucoup de temps à lire, à écrire et à penser.

T’as cru quoi, corona ? Tu pensais qu’avec toi ce serait terminé, fini ? Définitivement. Mais ce que t’as pas compris, c’est que le confinement, c’est à la vie… à la vie ! Nous en sortirons plus vivants que jamais, et ça, tu peux rien n’y faire.

Insomnie

Où suis-je ? Il y a encore cinq minutes, j’étais chez mes parents avec mon mari. On recherchait un appartement. Séoul est grande et chère, pensais-je ; et voilà que je me retrouve dans le noir, sans aucun repère. C’est bon, je me souviens : je me suis endormie à minuit, après avoir finalisée les derniers papiers concernant notre lune de miel. Kim Sang Il est à mes côtés, dans mes bras. C’est la première fois que nous nous endormons dans le même lit, chez mes parents. Auparavant, nous faisions l’amour dans des hôtels, comme tous les sud-coréens pas encore mariés. Je déteste quand je ne me souviens de rien au réveil. Les quelques secondes qui me rapprochent du retour à la réalité sont infiniment longues. Je regarde mon portable : une heure. J’essaye de me rendormir. Impossible. Alors je sors de mon lit, mets mes chaussons, et me dirige dans le salon. J’allume la télévision. La chaîne d’informations en continues titre : Kim Jong Un a encore frappé.

Avant l’élection de Donald Trump aux États-Unis, tout allait pour le mieux. La présidente était destituée et le directeur de Samsung, mis en examen. On sortait dans les rues, appelant le gouvernement à plus de transparence, à la fin de la corruption. Maintenant, l’affaire Kim Jong Un, prend une ampleur phénoménale. Samedi sera le jour du cent-cinquième anniversaire de la naissance de Kim Il Sung, et le jeune dictateur souhaite procéder à un nouvel essai nucléaire, le sixième. Le président américain ne l’entend pas de cette oreille : il menace de frapper le régime nord-coréen. Même la Chine se désolidarise de son allié de toujours. Et nous, pauvres petits civils, nous risquons de disparaître de la surface du globe. Séoul risque de s’éteindre à jamais, bombardée par un mégalomane.

J’ai toujours pensé les menaces nord-coréennes comme de simples paroles en l’air. Et, c’était le cas jusqu’à présent. Mais aujourd’hui, Kim Jong Un risque de rayer la capitale sud-coréenne de la carte. Je retourne me coucher. Mon homme ronfle, dans le lit, comme si de rien n’était. Il a l’air heureux, comme ça. Même si il ne l’a jamais vraiment été. La vie, dans mon pays, n’est pas toute rose. On travaille et on boit, toujours. On juge facilement les gens qui vivent autrement. Les outsiders ne sont pas bien vus dans cet univers où tout le monde doit se ressembler. Il est temps de dormir.

Trois heures et je n’ai toujours pas fermé l’œil. La pression est si grande. Peut-être qu’il serait plus simple de mourir. Quelle sera ma vie ? Deux enfants, un mari qui me trompera pour satisfaire ses supérieurs ? Et moi, je resterai à la maison faire à manger, la lessives : les tâches ménagères. Seulement les tâches ménagères.

Kim Young Sun s’est enfin endormie. Mais elle ne se réveillera pas. Elle ne saura jamais qu’elle est morte un jour où le monde s’enflammait. Elle ne saura jamais qu’une bombe atomique aura frappée la capitale sud-coréenne. Mais elle s’en sera doutée. Au moins, elle ne connaîtra pas la suite, et c’est peut-être pour le mieux.

Conte à rebours

« -J’ai froid ! » Maman s’approche, enroule ses bras autour de mon corps et siffle ce refrain entendu tant de fois durant mon enfance. Tic tac, tic tac. Ses bras sont glacés ; la musique, figée. Sensation étrange que de revivre cette histoire, tel un conte pour enfants qui n’aurait de cesse de se répéter. Ma mère joue de sa bouche, les sons s’envolent jusque dans mes tympans. Elle rayonne, illusionnant mes sens, mais la performance reste emprisonnée dans ce présent inerte. Je n’entends pas l’écho des vibrations, j’entends le son. Seulement le son. Personne d’autre ne peut le percevoir. Je me le suis approprié. Et c’est quand le sifflement cessera que je n’existerai plus dans cet univers, et que le temps aura repris son cours. Alors, je tente de comprendre, en attendant que la vie ne me revienne. Tic tac, tic tac.

« -J’ai froid ! » Le chaos n’est qu’un temps mort, un espace où plus rien ne s’écoule. C’est dans ce monde infini où règne l’interdit que se définit l’innommable. Les bras de maman se resserrent. J’ai le sentiment de brûler vif. Elle m’enveloppe si fort de cette chair immortelle que mon corps en bleuit. Je ne peux pas continuer. Je ne peux plus. Tic tac, tic tac.

« -J’ai froid, maman !

-Arrête un peu, mets ta veste me répond-t-elle, exaspérée. »

Aujourd’hui, le vent souffle fort. Mon regard sur ma mère se veut insistant. Je suis encore un enfant, après tout. Alors elle s’approche, vaincue, et m’enlace. J’aime savoir qu’elle sera là pour moi, quoiqu’il advienne. J’aime me sentir aimé. Si bien, si heureux dans ses bras. Puis, elle me siffle mon refrain, celui avec lequel elle m’a fait naître.

La mort se veut imprévisible. Nous traversons la rue. Une voiture nous renverse. Plus tard, à l’hôpital, j’apprends que je suis l’unique survivant de l’accident. Le conducteur de la voiture, aussi, y a laissé sa vie.

Ne pas accepter. Courir, plus vite. Toujours plus vite. Jusqu’à en perdre les repères. Je compte à rebours. Je compte, compte, conte. C’est l’histoire d’un enfant qui perdra sa mère. Il ne s’en remettra pas. Culpabilité du survivant : si seulement il n’avait pas prononcé ces mots. Tic tac, tic tac.

La musique est étourdissante. Le froid volcanique de ses bras. Je meurs. Il faut admettre, admettre qu’elle ne sera plus jamais là. Cette sensation. Un long cauchemar. Non ! Je ne me réveillerai pas. Tout n’est pas si simple. Alors, comment ? Comment grandir en sachant la vérité ? Simple et dure à la fois. Maman est morte et mon amour pour elle risque de m’emporter à jamais. Je me retourne, les larmes aux yeux, et rejoins la porte de sortie. A jamais. Je ne viendrai pas à son enterrement.

Un enfant sort de la morgue en courant. Il aura essayé, se dit-il. Tout n’est qu’une question de temps. La mort l’emportera, un jour. En attendant, il doit vivre. Il rompt avec son passé. Il ne sera plus l’enfant de sa mère. Il ne sera plus ce petit être chétif passionné de contes. Il sera. C’est tout.

Nuances

Le long manteau de l’hiver s’étalait avec douceur sur l’horizon. Face aux immeubles se dressaient des arbres que j’imaginais vêtus d’une longue blouse blanche, statufiés à jamais après avoir croisés le regard d’une Méduse sibérienne. La déliquescence de l’été avait emportée avec elle toute forme d’obscurité, faisant ainsi fondre les mots gravés jusqu’à présent sur le papier chaud des civilisations. Fantasmatiques souvenirs d’une existence désormais figée, les flocons de neige s’écoulaient depuis le ciel telles les larmes glacées d’une nature meurtrie. La vie n’était plus. Le mouvement non plus. En détournant ma vision de la fenêtre, je m’aperçus que ma psychanalyste avait immobilisée ses yeux brillants sur mon visage, attendant que je me décide à rompre le silence que j’avais délibérément forgé.

« -Le noir a définitivement disparu. Le noir… Celui qui jalonnait les sillages qui menaient à mon cœur, celui qui animait ma vie, celui qui…

-Calmez-vous. Ne laissez surtout pas vos sentiments vous submerger. Dites-moi précisément, quel est ce « noir » que vous semblez vouloir retrouver ?

-La nuance. Je ne sais pas. Les ténèbres. La nuit !

-Bien. Il est important que vous puissiez mettre des mots sur vos impressions. Décrivez-moi maintenant ce que vous procure le « noir ». »

Que me procurait-il ? Depuis que les lettres de mes livres s’étaient évaporées, je n’avais cessé de contempler avec lassitude ce monde immaculé qui s’allongeait devant moi. La perfection d’une création à la pureté mélancolique, où les routes nuageuses remplaçaient les avenues asphaltées d’un autre univers. D’un univers marqué sur le marbre de ma mémoire. Comment le retrouver ?

« -Le noir existe. Le noir est une partie de l’homme, la moitié d’un équilibre immémorial donnant la vie, mais également, la mort. Le noir permet l’appréciation des couleurs, du bien et du mal, l’instauration d’une société. Ce qu’il me procure, c’est simplement le sentiment d’exister. Quand je rêve, et que je l’aperçois, j’aperçois aussi sa dimension salvatrice. On ne peut l’évincer ou nous le dicter dans une juste mesure. Car le noir nous caractérise, nous, êtres humains. »

En prononçant ces mots, j’aperçus trois colombes par la fenêtre qui tourbillonnaient dans le ciel. Trois danseuses d’éternité, dangereuses pécheresses, qui malgré elles, avaient définitivement dérobées à l’homme son humanité.